Pendant 56 ans (1957-2013), Hasselblad a vendu un seul concept de base : un appareil photo argentique modulaire au format 6×6 carré, avec obturateur central dans l’objectif. Une dizaine de boîtiers et une vingtaine d’objectifs Carl Zeiss ont décliné cette idée. Conséquence pratique en 2026 : un Carl Zeiss Planar 80mm de 1957 se monte sans modification sur un dos film qui se vendait encore neuf en 2013.
1941-1948 : les origines militaires et le 1600F
Victor Hasselblad, fils d’une famille suédoise propriétaire d’une chaîne de magasins photo depuis 1841, n’imaginait pas devenir constructeur d’appareils. En 1940, l’armée suédoise lui passe commande d’un boîtier de reconnaissance aérienne. Le contexte est précis : un avion espion allemand vient de tomber sur le sol suédois, avec à son bord un appareil de prise de vue dont la conception intéresse l’état-major. Hasselblad doit produire un équivalent national.
Le résultat sort en 1941 : le HK-7, format 7×9 cm, équipé d’un Carl Zeiss Biotessar 135mm. C’est le premier appareil photo argentique de Hasselblad. La marque livre 240 exemplaires HK-7 puis SKa4 à l’armée suédoise jusqu’en 1945.
Après la guerre, Victor Hasselblad bascule vers le civil. Son premier appareil grand public, le Hasselblad 1600F, sort en 1948. Format 6×6, obturateur à plan focal, vitesse maximale 1/1600 s (d’où le F = Focal-plane). Pour 1948, c’est techniquement ambitieux. Mais le 1600F a un défaut critique : son obturateur à rideaux métalliques est mécaniquement fragile. Les pannes de rideau sont fréquentes, le service après-vente coûte cher, et la réputation Hasselblad démarre mal sur le segment civil.
En 1952, Hasselblad sort une version améliorée, le 1000F (1/1000 s), avec un mécanisme d’obturation un peu plus stable. Mais les défauts persistent. La marque comprend qu’il faut tout repenser.
1957 : naissance du V-System avec le 500C
Hasselblad prend une décision radicale en 1957 : abandonner l’obturateur à plan focal et passer à un obturateur central, intégré directement dans chaque objectif Carl Zeiss. L’innovation n’est pas Hasselblad (Compur fabrique des obturateurs centraux depuis les années 30 pour les chambres grand format), mais l’adoption sur un boîtier 6×6 modulaire en série est une première.
Le Hasselblad 500C sort en 1957 (C pour Compur, l’obturateur central). Le boîtier ne contient plus d’obturateur, juste le miroir reflex, le viseur amovible et le dos film amovible. Conséquence mécanique : trois éléments interchangeables coexistent dans le système, ce qui devient la signature Hasselblad pour les 56 années suivantes.
Comment les trois modules s’articulent
Quand on démonte un Hasselblad V à l’atelier, on sépare physiquement trois éléments. La baïonnette V au cœur du boîtier accueille l’objectif Carl Zeiss à l’avant. À l’arrière du boîtier, une glissière coulissante isole la chambre et permet de désaccoupler le dos film. Au-dessus, le viseur de poitrine se déclipse pour faire place à un viseur prisme ou un viseur sport selon l’usage.
Le boîtier en lui-même reste minimaliste. Miroir reflex, mécanisme de remontage, baïonnette V. Pas de posemètre, pas d’électronique sur les modèles mécaniques classiques. C’est cette simplicité qui permet à un 500C de 1957 d’être encore révisé en atelier indépendant en 2026 : moins de composants critiques, plus de pièces remplaçables.
Le dos film (appelé magazine, ou A12 pour le format 6×6 sur pellicule 120) contient la pellicule et le mécanisme d’entraînement. Cette modularité permet à un photographe d’avoir un dos couleur et un dos noir et blanc montés en alternance sur le même boîtier, ou de changer de format en passant à un A16 (6×4,5) ou un A24 (220) sans changer d’appareil. La glissière obtouratrice du dos verrouille la pellicule pendant le démontage : pas de gâchage de rouleau.
Le viseur, lui aussi interchangeable, a connu une vingtaine de variantes Hasselblad en 56 ans. Le viseur de poitrine standard est livré avec les boîtiers. Hasselblad a aussi produit des viseurs reflex à œilleton, des prismes 45°, des viseurs sport pour le reportage, et des viseurs Polaroid pour le contrôle studio.
Cette modularité industrielle (boîtier + dos + viseur séparables) est inédite à l’époque. Mamiya reprend l’idée en 1970 avec le RB67, Bronica en 1972 avec le S2A, Rollei en 1966 avec le SL66. Le V-System Hasselblad pose le standard.
1957-1970 : la décennie du 500C
Le 500C est produit sans modification majeure pendant 13 ans, de 1957 à 1970. Pendant cette période, Hasselblad consolide son partenariat avec Carl Zeiss à Oberkochen (Allemagne) qui fournit l’ensemble des objectifs en monture V. Les formules Carl Zeiss historiques sont adaptées au 6×6 :
Le Planar 80mm f/2,8 devient la focale standard du système. Formule à 7 lentilles en 5 groupes, c’est le 50mm du 24×36 transposé en moyen format. Production continue de 1957 à 2013.
Le Distagon 50mm f/4 couvre le grand angle, le Sonnar 150mm f/4 couvre la focale portrait, le Tele-Tessar 250mm f/5,6 couvre le télé court. La gamme s’étoffe progressivement avec le Biogon 38mm f/4,5 (sur le SWC sans miroir) et plus tard le 60mm f/3,5 utilisé sur les missions Apollo.
1962 : Walter Schirra prend un 500C en orbite
En octobre 1962, l’astronaute Walter Schirra achète à titre personnel un Hasselblad 500C dans un magasin photo de Houston. Il le fait modifier (peinture noire pour éviter les reflets, mécanisme adapté au gant spatial), et il l’embarque en mission Mercury Sigma 7 le 3 octobre.
La NASA n’est pas à l’origine de cette idée. C’est une décision personnelle de Schirra. Mais les photos rapportées de l’espace par le 500C noir convainquent l’agence, qui adopte officiellement Hasselblad pour les missions suivantes. Sept ans plus tard, douze boîtiers Hasselblad sont laissés sur la Lune par les missions Apollo, pour économiser le poids retour des modules lunaires.
Cet épisode fait l’objet d’un article dédié dans ce dossier.
1970-1988 : 500C/M et différenciation
En 1970, Hasselblad sort le 500C/M. La modification principale est cosmétique en apparence : le verre dépoli du viseur devient interchangeable, ce qui permet à l’utilisateur de changer entre un dépoli mat standard, un dépoli avec stigmomètre, ou un dépoli quadrillé selon l’usage. C’est une amélioration ergonomique discrète mais structurante pour les utilisateurs pros.
En 1985, Hasselblad licencie auprès de Minolta le verre dépoli Acute-Matte, technologie initialement développée par Minolta pour le XD-7 en 1977. L’Acute-Matte double la luminosité du viseur Hasselblad, ce qui change radicalement la mise au point manuelle en faible lumière. Hasselblad intègre cette nouveauté sur les boîtiers à partir du 503CX (1988). Pour aller plus loin sur l’Acute-Matte, voyez notre article dédié au Minolta XD-7.
1988-2013 : 503CX, 503CW et fin de la production V
Le 503CX sort en 1988. C’est le premier boîtier Hasselblad à intégrer l’Acute-Matte de série, plus une mesure flash TTL via la cellule OTF (Off The Film) qui lit la lumière réfléchie par le film à l’instant de l’exposition. Pour 1988, c’est une avancée studio majeure.
Le 503CW sort en 1996, avec l’ajout d’un winder électrique CW (Compact Winder) qui motorise l’avance du film. Les pros adoptent ce modèle pour le reportage et le studio dynamique. Production continue jusqu’en 2013.
Parallèlement à la lignée non-motorisée (500C, C/M, 503CX, 503CW), Hasselblad produit une lignée motorisée dès 1965 avec le 500EL, puis 500ELM (1971), 503EL (1984), 553ELX (1988), 555ELD (1998 avec adaptateur dos numérique). Ces boîtiers motorisés sont utilisés en aérospatiale, en sciences, et par les studios qui font de la prise de vue répétitive.
En 2013, Hasselblad annonce la fin commerciale du V-System pour concentrer la R&D sur le H-System (autofocus, 6×4,5) puis le X-System (mirrorless numérique). La monture V garde une production de pièces de rechange chez Hasselblad jusqu’en 2018, puis bascule chez des sous-traitants spécialisés.
La logique de durabilité Hasselblad
Un Carl Zeiss Planar 80mm de 1957 se monte sans modification sur un boîtier 503CW de 2013. C’est 56 ans de compatibilité mécanique totale dans le V-System. C’est ce qui fait l’argument durabilité Hasselblad : votre 500C reste compatible avec ce qui se vendait encore neuf à Cologne en 2012.
Conséquence pratique en 2026 : un 500C reconditionné en atelier peut être combiné avec n’importe quel objectif Carl Zeiss V, n’importe quel dos film A12 ou A16, n’importe quel viseur. Le système est un kit qui se reconstruit à la pièce selon le budget et l’usage.
Le V-System à l’atelier Pelloche Moi
Le système Hasselblad V est ma spécialité depuis mon arrivée à l’atelier en mars 2026. Avant Pelloche Moi, j’ai travaillé dix ans en horlogerie et joaillerie, où la précision micrométrique sur des mécanismes Compur est exactement le même geste que sur un mouvement de montre. L’obturateur central que Hasselblad a adopté en 1957 vient d’ailleurs du même bassin industriel allemand que les mouvements horlogers de cette époque.
Sur un Hasselblad V, le démontage et la révision se font sur trois éléments séparés : le boîtier, le dos film, l’objectif (qui contient l’obturateur). Six étapes :
- Démontage complet du boîtier, du dos film et de l’objectif
- Nettoyage du miroir reflex, du prisme amovible et du verre dépoli (Acute-Matte si présent, à manipuler avec gants)
- Remplacement des joints d’étanchéité du dos film, particulièrement sollicités par la glissière coulissante au fil des ans
- Calibrage des vitesses de l’obturateur central Compur via un testeur d’obturateur professionnel, méthode dérivée d’ISO 516 adaptée aux obturateurs centraux
- Vérification du mécanisme de couplage boîtier/dos film et de la synchronisation flash à toutes les vitesses
- Test final en condition réelle avec un rouleau de pellicule de référence
Un Hasselblad 500C reconditionné en atelier sort avec la garantie 6 mois Pelloche Moi (1 an pour les Éditions ATELIER). Le 500C Édition ATELIER + Carl Zeiss Planar 80mm f/2,8 est actuellement disponible à 2 999 €.
Pour voir le stock Hasselblad disponible et les objectifs Carl Zeiss en monture V, consultez notre page Hasselblad de la boutique.
Cet article fait partie du Dossier Hasselblad V : système complet, boîtiers reconditionnés en stock, lexique des sigles et process atelier.