Sur la plupart des appareils photo argentiques, le flash ne se synchronise pas au-delà de 1/60 ou 1/125 s. Sur un Hasselblad V, le flash se synchronise jusqu’à 1/500 s, vitesse maximale du système. La raison tient à un choix de conception fait en 1957 : placer l’obturateur dans chaque objectif Carl Zeiss, sous forme d’un obturateur central Compur, plutôt qu’à plan focal dans le boîtier. Ce choix a des conséquences en cascade sur 56 ans de production Hasselblad et sur le travail à l’atelier en 2026.
Obturateur à plan focal contre obturateur central
La majorité des reflex argentiques 24×36 (Canon AE-1, Nikon F, Minolta SR-T, Pentax K1000) utilisent un obturateur à plan focal, situé dans le boîtier juste devant la pellicule. Cet obturateur est composé de deux rideaux (en tissu caoutchouté ou en lamelles métalliques selon les modèles) qui se déplacent l’un derrière l’autre.
Pour les vitesses lentes (typiquement de 1 s à 1/60 s), le premier rideau s’ouvre complètement, expose la pellicule, puis le second rideau se referme. À ces vitesses, l’ensemble de la pellicule est exposée simultanément pendant un temps mesurable.
Pour les vitesses rapides (typiquement de 1/125 s à 1/4000 s), les deux rideaux se déplacent en formant une fente étroite qui balaie la pellicule. À ces vitesses, chaque point de la pellicule est exposé pendant un instant très court, mais l’ensemble de la pellicule n’est jamais ouvert en même temps.
C’est cette absence d’ouverture totale aux vitesses rapides qui pose problème pour la synchro flash. Un flash dure typiquement 1/1000 à 1/10 000 s. Si le flash se déclenche pendant que la fente est en train de balayer, seule la bande de pellicule exposée à ce moment recevra la lumière du flash. Le reste de l’image sera noir. C’est pourquoi la synchro flash maximale d’un obturateur à plan focal est limitée à la vitesse où les deux rideaux peuvent encore se croiser complètement, soit typiquement 1/60 à 1/250 s selon les modèles.
L’obturateur central, lui, expose tout d’un coup
Un obturateur central est constitué de cinq à neuf lamelles minces métalliques agencées en couronne autour de l’axe optique de l’objectif. Quand on appuie sur le déclencheur, ces lamelles s’ouvrent simultanément vers l’extérieur (comme les pétales d’une fleur qui s’écartent) puis se referment.
Quelle que soit la vitesse choisie (1 s ou 1/500 s), toute la surface de la pellicule est exposée en même temps pendant toute la durée de l’exposition. Il n’y a pas de balayage par fente. Conséquence directe : un flash peut se déclencher à n’importe quelle vitesse de l’obturateur central, du moment qu’il dure moins longtemps que l’ouverture des lamelles. Sur les Hasselblad V, cela signifie que la synchro flash X est disponible de 1 s à 1/500 s, sur toutes les vitesses.
Pour un photographe studio, cette caractéristique est décisive. En lumière mixte (flash + lumière du jour, par exemple en mariage à l’extérieur), pouvoir flasher à 1/500 s permet de combiner une grande ouverture (f/4 ou f/5,6 pour la profondeur de champ courte) avec une vitesse rapide qui sous-expose la lumière ambiante. Le sujet apparaît normalement exposé par le flash, le fond est assombri par la vitesse élevée. Avec un reflex 24×36 à synchro 1/125 s maximum, ce contrôle est mécaniquement impossible sans filtres ND.
Pourquoi Hasselblad a fait ce choix en 1957
Le pari de Victor Hasselblad et son équipe d’ingénieurs en 1957 vient d’un constat : le 1600F et le 1000F de 1948-1956, équipés d’obturateurs à plan focal en métal, ont une fiabilité catastrophique. Les rideaux se déforment avec la chaleur, se déchirent à l’usage intensif, et chaque réparation coûte plus cher qu’un boîtier civil entier de l’époque. La marque comprend que l’obturateur à plan focal métal sur format 6×6 (rideaux quatre fois plus grands que sur 24×36, donc quatre fois plus sollicités mécaniquement) n’est pas industrialisable à l’échelle.
La solution choisie est de déplacer l’obturateur dans l’objectif, sous forme d’un Compur, mécanique éprouvée depuis les années 30 sur les chambres grand format Linhof et Sinar. Le coût initial est plus élevé (il faut un obturateur Compur dans chaque objectif Carl Zeiss, au lieu d’un seul dans le boîtier), mais la fiabilité gagne un ordre de grandeur. Et le bonus de la synchro flash à toutes les vitesses arrive sans surcoût supplémentaire.
Compur et Prontor : deux générations
De 1957 à 1982, tous les objectifs Carl Zeiss en monture V sont équipés d’un obturateur Compur Synchro, fabriqué par F. Deckel à Munich. Cinq lamelles, vitesses 1 s à 1/500 s, synchro X à toutes les vitesses. C’est la mécanique référence pendant 25 ans.
En 1982, avec la sortie des objectifs de génération CF, Hasselblad et Carl Zeiss basculent sur un nouvel obturateur, le Prontor Magnetic, fabriqué par Gauthier en Allemagne. Sept lamelles au lieu de cinq, mécanisme à actuation magnétique plus précis sur les vitesses lentes, durabilité améliorée. Les objectifs C et C/M conservent leur Compur d’origine, les CF, CFi et CFE utilisent le Prontor Magnetic.
Pour le photographe utilisateur, la différence entre Compur et Prontor est imperceptible à l’usage. Pour l’atelier, c’est une différence importante : les pièces de rechange ne sont pas interchangeables, et les graisses de lubrification ne sont pas les mêmes.
Le calibrage en atelier : un travail d’horloger
Sur un Hasselblad V, le calibrage de l’obturateur central est ma spécialité principale à l’atelier Pelloche Moi. Avant Pelloche, j’ai passé dix ans en horlogerie et joaillerie, où la manipulation de mécanismes Compur dans des montres était courante (Compur et ses dérivés sont issus du même bassin industriel allemand que les mouvements horlogers de Pforzheim et de Glashütte). Le geste mécanique est exactement le même.
Le problème principal des obturateurs centraux qui passent à l’atelier en 2026 est presque toujours le même : la graisse d’origine s’épaissit avec le temps. Les Compur installés en 1965 ont 60 ans aujourd’hui. La graisse Hasselblad d’origine, formulée pour rester stable de -20°C à +50°C, a perdu ses propriétés. À température ambiante, elle devient visqueuse. Les lamelles peinent à s’ouvrir aux vitesses lentes (1 s, 1/2 s), ce qui surexpose les photos. Aux vitesses rapides (1/250 s, 1/500 s), la fermeture est ralentie, ce qui désynchronise le flash.
Notre process complet sur un obturateur central :
- Démontage de l’objectif (lentille avant, lentille arrière, mécanisme central) sous loupe binoculaire stéréoscopique
- Démontage de l’obturateur Compur ou Prontor (5 à 9 lamelles selon le modèle)
- Nettoyage à l’alcool isopropylique pur de chaque lamelle et des leviers d’actionnement
- Re-lubrification avec une graisse à viscosité contrôlée (Moebius 9010 pour les Compur, 9020 pour les Prontor récents)
- Remontage de l’obturateur et test à blanc sur banc
- Calibrage des vitesses sur testeur d’obturateur professionnel, méthode dérivée d’ISO 516 adaptée aux obturateurs centraux, et vérification de la synchro flash à toutes les vitesses jusqu’à 1/500 s
L’opération prend en général 4 à 6 heures par objectif. Sur les obturateurs en bon état d’origine, c’est suffisant. Sur les Compur très anciens (avant 1970) avec lamelles oxydées, il faut parfois ajouter un polissage manuel ou un remplacement de lamelles si nous trouvons les pièces de rechange en stock.
Pourquoi un Hasselblad V révisé reste un appareil photo studio actuel
En 2026, la synchro flash 1/500 reste un atout réel pour la photo de mode, le portrait studio en lumière mixte, et le strobiste en extérieur. Aucun reflex numérique actuel (Canon EOS R, Nikon Z, Sony A7, Fujifilm X-T) ne synchronise au-delà de 1/200 à 1/250 s sans recourir à un mode HSS (High Speed Sync) qui divise la puissance du flash par 10. Un Hasselblad V révisé à l’atelier offre cette capacité native, sans compromis sur la puissance flash.
Pour les photographes mode et studio qui ont basculé en numérique mais regrettent cette synchro haute vitesse, le Hasselblad V argentique est encore aujourd’hui un complément pertinent. Beaucoup de pros gardent un Hasselblad V dans leur studio pour les prises de vue en lumière mixte particulièrement exigeantes.
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Cet article fait partie du Dossier Hasselblad V : système complet, boîtiers reconditionnés en stock, lexique des sigles et process atelier.