Apollo, la Lune et les 12 Hasselblad abandonnés là-haut

Douze appareils Hasselblad reposent encore aujourd’hui sur la surface de la Lune. Ils ont été abandonnés là par les astronautes des missions Apollo entre 1969 et 1972, pour économiser le poids retour des modules lunaires. Seuls les dos film 70mm chargés des photos sont revenus sur Terre. Cet article retrace comment Hasselblad est devenu l’appareil photo officiel de la conquête spatiale et ce qu’il en reste aujourd’hui.

1962 : un astronaute glisse un 500C dans son sac perso

La rencontre entre Hasselblad et la NASA n’est pas planifiée par l’agence spatiale. Elle commence par une initiative personnelle de Walter Schirra, pilote sélectionné pour la mission Mercury Sigma 7 du 3 octobre 1962. Schirra est photographe amateur passionné. Quelques semaines avant son vol, il entre dans un magasin photo de Houston et achète son propre Hasselblad 500C avec un objectif Carl Zeiss Planar 80mm f/2,8.

Schirra confie le boîtier à un mécanicien NASA pour qu’il subisse trois modifications préalables au vol : peinture noire pour éliminer les reflets dans la cabine, retrait du miroir reflex et du viseur (inutiles avec un casque spatial), et installation d’un viseur sportif extérieur compatible avec le casque. Le résultat est compact, léger, utilisable d’une main gantée.

Les photos rapportées par Mercury Sigma 7 sont d’une qualité visuelle nettement supérieure à tout ce que la NASA a obtenu jusque-là avec ses appareils précédents (Ansco Autoset modifiés sur les missions précédentes). L’agence comprend qu’il y a un standard photographique à adopter pour les missions à venir. Hasselblad est contacté officiellement quelques mois plus tard.

1965-1969 : Hasselblad construit la version spatiale

Entre 1965 et 1969, Hasselblad collabore directement avec la NASA pour produire une série de boîtiers conçus pour l’environnement spatial. Les modifications sont substantielles par rapport au 500C civil :

Le 500EL (1965) remplace le mécanisme de remontage manuel par un moteur électrique alimenté par une batterie rechargeable. Sur Terre, le 500EL est positionné comme un boîtier pro studio. Pour la NASA, c’est surtout le seul Hasselblad utilisable avec un gant spatial qui empêche le remontage manuel précis.

Les boîtiers spatiaux sont peints en argent thermique au lieu du noir traditionnel. Cette peinture réfléchit la lumière solaire directe (température de surface jusqu’à +120°C en plein soleil, jusqu’à -160°C à l’ombre dans le vide spatial) et stabilise la température interne du mécanisme.

Le viseur reflex est remplacé par un viseur sportif simple à fenêtre. Le dos film standard 12 vues sur 120 est remplacé par un dos 70mm spécifique qui charge 200 vues sur pellicule perforée Kodak Ektachrome SO-368 (équivalent professionnel de l’Ektachrome 64).

HDC et HEDC : les dérivés Apollo

Pour les missions Apollo, Hasselblad produit deux variantes spécifiques :

Le HDC (Hasselblad Data Camera) est utilisé à l’intérieur du module lunaire et du module de commande. Construction proche du 500EL terrestre, avec les adaptations thermiques et le dos 70mm.

Le HEDC (Hasselblad Electric Data Camera) est conçu spécifiquement pour la marche lunaire à l’extérieur du module. C’est ce boîtier qui restera sur la Lune. Sa caractéristique technique distinctive est une plaque réseau (réseau plate) en verre placée directement devant le plan film. Cette plaque porte gravée une grille de croix de référence, espacées de 10 mm exactement, qui apparaissent sur chaque négatif. Le but est de permettre la triangulation photogrammétrique précise des distances et tailles à partir des photos, pour la cartographie lunaire et les études géologiques.

Le HEDC est équipé d’un Carl Zeiss Biogon 60mm f/5,6 dédié, formule optique sans distorsion conçue spécifiquement pour le photogrammétrie. Le Biogon 60mm restera l’objectif emblématique des photos lunaires Apollo.

Apollo 11 et la décision d’abandonner les boîtiers

Le 20 juillet 1969, Neil Armstrong et Buzz Aldrin alunissent dans la mer de la Tranquillité avec le module Eagle. Ils emportent deux HEDC équipés du Biogon 60mm, plus un HDC à l’intérieur du module.

Pendant les 21 heures passées à la surface, Armstrong et Aldrin prennent plus de 120 photographies couleur et noir et blanc. À la fin de la mission, au moment de redécoller pour rejoindre le module de commande en orbite, la NASA prend une décision pragmatique : chaque kilogramme retiré du module lunaire augmente la marge de carburant pour le rendez-vous orbital. Les deux HEDC qui ont servi à l’extérieur sont laissés sur place, ainsi que tous les équipements non-essentiels (sacs à dos PLSS, outils géologiques, drapeau américain, plaque commémorative).

Seuls les dos film 70mm sont récupérés, retirés des boîtiers et embarqués dans le module de commande pour le voyage de retour. Les 120 photos d’Apollo 11 reposent dans les archives NASA, indexées sur la grille de croix HEDC.

Cette procédure est appliquée à toutes les missions Apollo qui suivent : 12, 14, 15, 16 et 17. À chaque alunissage, les HEDC utilisés à la surface sont laissés sur place, seuls les dos film reviennent. Au total, douze boîtiers Hasselblad ont été abandonnés sur la Lune entre 1969 et 1972. Ils y reposent toujours aujourd’hui.

Ce qui reste là-haut en 2026

Les douze HEDC abandonnés se trouvent sur six sites d’alunissage différents :

Mer de la Tranquillité (Apollo 11, juillet 1969), Océan des Tempêtes (Apollo 12, novembre 1969), Cratère Fra Mauro (Apollo 14, février 1971), Plaine de Hadley-Apennine (Apollo 15, juillet 1971), Plateau de Descartes (Apollo 16, avril 1972), Taurus-Littrow (Apollo 17, décembre 1972).

L’état mécanique de ces boîtiers en 2026 est inconnu. Les conditions de surface lunaire (vide spatial, écarts thermiques de 280°C entre jour et nuit, bombardement de rayons cosmiques sans atmosphère pour filtrer) ont probablement dégradé les lubrifiants Compur, les joints d’étanchéité et la peinture thermique. La pellicule éventuellement restée dans les boîtiers a été détruite par radiation depuis longtemps. Mais la structure métallique des boîtiers et les optiques Carl Zeiss en verre devraient être globalement intactes, dans un état comparable à des Hasselblad terrestres de 60 ans d’âge.

Aucune mission de récupération n’a été planifiée. Les boîtiers sont considérés comme partie intégrante du patrimoine archéologique lunaire, protégé par les recommandations de l’UNESCO sur la préservation des sites Apollo.

Les Hasselblad spatiaux revenus sur Terre

Tous les Hasselblad utilisés dans les missions spatiales ne sont pas restés là-haut. Les HDC utilisés à l’intérieur des modules (pas en marche lunaire) sont systématiquement revenus sur Terre. Plusieurs sont aujourd’hui exposés dans les musées : Smithsonian National Air and Space Museum à Washington, Kennedy Space Center en Floride, Musée Hasselblad à Göteborg en Suède.

Quelques Hasselblad NASA ont été vendus aux enchères. Le boîtier 500EL utilisé par Walter Schirra sur Mercury Sigma 7 (le 500C originel personnel modifié) a été cédé en 2014 chez RR Auction pour 275 000 dollars. Un HEDC complet utilisé dans la mission Apollo 15 (à l’intérieur du module, donc revenu intact) a été vendu en 2014 chez Galerie Westlicht à Vienne pour 660 000 euros, prix record absolu pour un appareil photo argentique aux enchères publiques.

L’héritage Hasselblad-NASA

L’aventure spatiale a transformé l’image Hasselblad sur deux décennies. De marque suédoise spécialisée moyens formats studio dans les années 50, Hasselblad devient dans les années 70-80 la référence implicite du sérieux photographique professionnel. Le slogan publicitaire « The first camera on the Moon » est utilisé de 1969 à la fin de la production V-System en 2013.

Cette association explique aussi la longévité commerciale exceptionnelle du V-System. Beaucoup de photographes pros achetaient un Hasselblad dans les années 70-80 non pas par calcul technique pur, mais parce que la marque portait l’aura de la conquête spatiale. C’est un investissement dans une image qui durait des décennies, contrairement aux marques argentiques concurrentes qui ont disparu commercialement bien avant 2013.

Le Hasselblad 500C à l’atelier Pelloche Moi

Les Hasselblad civils contemporains des modèles spatiaux (500C, 500EL, 500C/M produits entre 1957 et 1988) passent régulièrement à l’atelier Pelloche Moi. La mécanique civile et la mécanique spatiale partagent l’essentiel : même obturateur central Compur dans les objectifs Carl Zeiss, même système modulaire boîtier/dos/viseur, même monture V.

Sur les modèles motorisés (500EL, 500ELM, 503EL, 553ELX, 555ELD), nous vérifions en plus le moteur électrique d’avancement, la batterie d’origine (généralement remplacée par une alimentation moderne) et les contacts électriques du dos film motorisé.

Le Hasselblad 500C Édition ATELIER + Carl Zeiss Planar 80mm f/2,8 est actuellement disponible à 2 999 €. Pour voir le stock Hasselblad complet et les objectifs Carl Zeiss en monture V, consultez notre page Hasselblad de la boutique.

Cet article fait partie du Dossier Hasselblad V : système complet, boîtiers reconditionnés en stock, lexique des sigles et process atelier.

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