Nikon F (1959) : l’appareil photo argentique qui a détrôné Leica chez les professionnels

En 1959, Nikon n’est pas une grande marque photo. Sur le marché du télémétrique 24×36, Leica domine sans partage avec sa série M (M3 sortie en 1954, référence absolue), suivi par Canon avec ses propres télémétriques. Nikon vend correctement ses S2, SP et S3, mais reste un acteur secondaire. Six ans plus tard, en 1965, la quasi-totalité des photoreporters de guerre du monde travaille au Nikon F. Le retournement le plus rapide de l’histoire de la photographie pro. Voici comment ça s’est passé.

Le pari Nikon : abandonner le télémétrique pour le reflex

À la fin des années 50, Nikon comprend ce que Canon et Leica n’ont pas encore validé : l’avenir du 24×36 professionnel est le reflex, pas le télémétrique. Trois raisons techniques :

  • Le viseur reflex permet de cadrer exactement ce que l’objectif voit, sans parallaxe (problème majeur en macro et téléobjectif sur télémétrique).
  • Le reflex ouvre la voie aux objectifs longue focale (200mm, 300mm, 500mm) sans système annexe.
  • Le reflex 24×36 commence à exister chez les concurrents (Asahi Pentax sort le Pentax K en 1957, Topcon le R en 1957), mais aucun n’a encore un système pro complet.

Nikon décide de construire ce système complet. Pas un boîtier, un écosystème : un boîtier modulaire + une gamme d’objectifs cohérente + des accessoires pros (dos longueurs, viseurs interchangeables, moteurs d’entraînement). Le projet aboutit en mars 1959 au lancement du Nikon F.

D’où vient le nom « F »

Nikon n’a jamais officiellement expliqué l’origine de la lettre F. L’interprétation la plus répandue dans la littérature spécialisée propose que F vient de Re-Flex (raccourci sur la dernière lettre), un choix simple à prononcer dans toutes les langues du marché export Nikon (anglais, allemand, français, espagnol). C’est ce qui aurait écarté d’autres pistes comme F pour Format ou pour First.

La marque conserve cette nomenclature pendant 65 ans : F en 1959, F2 en 1971, F3 en 1980, F4 en 1988, F5 en 1996, F6 en 2004 (et toujours en production jusqu’en 2020). Six générations de reflex pros sous le même nom de famille.

Mars 1959 : les innovations techniques du Nikon F

Le Nikon F arrive sur le marché avec une liste d’innovations qui le distinguent immédiatement des reflex concurrents :

Baïonnette F, diamètre intérieur 44 mm

Le diamètre de la baïonnette F est de 44 mm, contre 34 mm sur la monture S (télémétrique Nikon précédente) et 39 mm sur la monture Leica M. C’est un choix mécaniquement coûteux (boîtier plus large, plus de matière à usiner) mais qui s’avère prophétique. Soixante-cinq ans plus tard, ce diamètre permet à Nikon de monter sans difficulté des objectifs f/1,2, f/1,4 modernes, et même de proposer des adaptateurs propres vers les hybrides Nikon Z. Aucun concurrent de l’époque n’a fait ce choix avec la même générosité.

Obturateur en lamelles de titane de 0,02 mm

Le Nikon F utilise un obturateur à plan focal en lamelles de titane, d’une épaisseur de 0,02 mm. C’est une première mondiale en 1959. Sur les boîtiers concurrents (et sur le précédent Nikon SP), les rideaux sont en soie habutae caoutchoutée, un tissu de soie traditionnel japonais doublé pour l’opacité. La soie a un défaut critique : exposée directement au soleil avec un téléobjectif, elle peut brûler en quelques secondes (le miroir reflex concentre les rayons sur les rideaux comme une loupe).

Le titane résout définitivement ce problème. Argument toujours valide en 2026 pour les photographes de longue focale en extérieur : un Nikon F ne risque pas le burnout solaire que craint un Leica M3 utilisé avec un 300mm.

Viseur interchangeable Photomic

Le Nikon F est conçu avec un viseur amovible. À sa sortie, le viseur de série est un viseur prismatique simple (sans mesure de lumière), interchangeable avec un viseur cheminée pour la macro et la verticale, ou un viseur de poitrine pour la photo discrète.

À partir de 1962, Nikon décline ce système avec les têtes Photomic :

  • Photomic (1962) : ajoute un posemètre externe (cellule au sélénium)
  • Photomic T (1965) : première TTL sur reflex à viseur interchangeable au monde, mesure cellule CdS à travers l’objectif
  • Photomic Tn (1967) : améliore la TTL en mesure pondérée centrale
  • Photomic FTn (1968) : refonte complète, indexation maxi-ouverture améliorée

Cette modularité du viseur reste unique sur le marché pro pendant des décennies. Le Canon F-1 de 1971 reprend l’idée, mais Nikon en fait sa signature.

Design Yusaku Kamekura

Le Nikon F est dessiné par Yusaku Kamekura, graphic designer japonais déjà connu pour les affiches officielles des Jeux Olympiques de Tokyo 1964. C’est l’un des premiers boîtiers photo à passer par un designer industriel reconnu (avant Canon qui fera appel à Luigi Colani pour le T90 et Giorgetto Giugiaro pour le F3 en 1980).

Le boîtier reçoit le Good Design Award en 1966, premier prix de design industriel pour un produit Nikon. Sa silhouette (prisme triangulaire au-dessus, boîtier vertical compact, bouton de déclenchement avancé) devient la signature visuelle des reflex Nikon pour les 40 années suivantes.

1959-1965 : la prise de pouvoir mondiale

Le Nikon F sort au Japon en mars 1959 (prix : 67 000 yens, environ 4 mois de salaire moyen japonais). L’export vers les États-Unis suit la même année. En Europe, la diffusion est progressive : un comptoir Nikon ouvre à Hambourg en 1960, puis à Paris en 1962.

La première percée pro a lieu pendant la guerre du Vietnam. Les photoreporters américains envoyés sur place découvrent rapidement les limites de leurs Leica M en jungle (taille du paquet d’objectifs longue focale, fragilité des rideaux en soie face au soleil tropical, parallaxe gênante pour les photos d’action rapprochée). Plusieurs photographes basculent au Nikon F, dont David Douglas Duncan, Larry Burrows, et Don McCullin. Le bouche-à-oreille fait le reste.

En 1965, six ans après son lancement, Nikon est devenu la marque dominante en photoreportage pro à travers le monde. Leica conserve une clientèle de niche (photographes de rue, art photographique) mais perd le marché du reportage. Canon doit attendre 1971 et son F-1 pour proposer une alternative reflex pro crédible.

Le Nikon F en 2026 : utilisable ou collector

Le Nikon F a été produit en continu de 1959 à 1973 (14 ans). Nikon en aurait fabriqué environ 862 000 exemplaires selon les estimations historiques, ce qui en fait l’un des reflex argentiques les plus produits de l’histoire. Conséquence : on en trouve facilement en occasion aujourd’hui, à des prix relativement accessibles.

État du marché 2026 :

  • Nikon F brut, état moyen, viseur prismatique simple sans pose : 250 à 400 €
  • Nikon F Photomic Tn ou FTn, état correct, posemètre fonctionnel : 400 à 600 €
  • Nikon F reconditionné en atelier, garantie 6 mois : 600 à 900 €
  • Édition collector (cas exceptionnels) : Nikon F Photomic FTn en kit complet avec objectif Nikkor-S 50mm f/1,4 d’origine, boîte et accessoires, peut dépasser 1500 €

À l’usage, un Nikon F bien révisé est un appareil photo argentique parfaitement utilisable au quotidien. L’obturateur titane traverse les décennies sans dérive, le mécanisme à ressort est réparable par tout atelier compétent, et la baïonnette F accepte tous les Nikkor Pre-AI et AI (les AI-S nécessitent une vérification de compatibilité selon l’année du F).

Nous avons actuellement en stock un Nikon F Photomic reconditionné par notre atelier, à 789 €. Mousses changées, obturateur calibré au testeur, posemètre vérifié sur source lumineuse calibrée. Garantie 6 mois.

Notre traitement du Nikon F à l’atelier

Le Nikon F est l’une de mes spécialités personnelles à l’atelier. Sa mécanique entièrement à ressort, sans aucune électronique, le rend réparable presque indéfiniment tant qu’on a accès aux pièces (mousses, miroir, lentilles de prisme). C’est aussi l’un des rares boîtiers argentiques pour lesquels Nikon a vendu officiellement des pièces de rechange pendant 40 ans après l’arrêt de production.

Notre process Nikon F suit les 6 étapes standards de l’atelier :

  1. Démontage complet du boîtier (rideau, miroir, prisme, mécanisme de retardateur)
  2. Nettoyage du prisme (très sensible à la condensation), du miroir et de la chambre
  3. Remplacement systématique des mousses d’étanchéité du dos
  4. Calibrage des vitesses via un testeur d’obturateur professionnel (de 1 s à 1/1000 s sur Nikon F, 1/2000 s sur F2)
  5. Vérification du posemètre Photomic sur source lumineuse calibrée (cellule CdS sensible à la dérive), avec nettoyage systématique de la résistance circulaire de la cellule sur les versions Photomic / FTn (étape critique qui redonne sa précision d’origine au posemètre)
  6. Mesure finale au banc selon la norme ISO 516

Garantie 6 mois pour la gamme classique. Sur les Nikon F en état exceptionnel ou avec accessoires rares, nous proposons le statut Édition ATELIER avec garantie 1 an.

Cet article fait partie du Dossier Nikon F : système complet, boîtiers reconditionnés en stock, lexique des sigles et process atelier.

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