En 1971, Canon lance avec le système FD un objectif qui va marquer l’histoire de l’optique photographique : le FD 55mm f/1,2 AL, premier objectif pour reflex 35mm à intégrer une lentille asphérique. Pour l’époque, c’est un tour de force. Cette famille de 55mm f/1,2 est aussi connue pour une particularité moins glorieuse : le verre au thorium, et le jaunissement qui va avec.
1971 : pourquoi une lentille asphérique
Sur un objectif standard à ouverture maximale, les rayons lumineux qui passent par le bord de la lentille convergent à un point légèrement différent de ceux qui passent par le centre. Ce défaut, l’aberration sphérique, dégrade le piqué à pleine ouverture sur les objectifs très lumineux (f/1,2 ou plus).
La solution mathématique est connue depuis le XVIIe siècle : tailler une lentille à profil asphérique (et non sphérique classique) pour que tous les rayons convergent au même point quelle que soit leur distance à l’axe optique. Le problème jusqu’aux années 70 : tailler du verre selon une courbe asphérique précise au micron, en série, à un prix raisonnable, était industriellement impossible.
En 1971, Canon contourne le problème à l’ancienne : la lentille asphérique du FD 55mm f/1,2 AL (AL pour Aspherical) est rectifiée à la main. Ça explique une production limitée et un prix élevé à sa sortie. Le moulage industriel des lentilles asphériques n’arrive que bien plus tard. À pleine ouverture, l’asphérique corrige une bonne partie de l’aberration sphérique qui adoucit les f/1,2 classiques.
Le verre au thorium : pourquoi Canon l’a utilisé
Pour atteindre les performances optiques visées, l’équipe Canon avait besoin d’un verre à très haut indice de réfraction et faible dispersion. À l’époque, la voie la plus efficace passe par l’ajout d’oxyde de thorium (un élément radioactif) dans la composition du verre. Il donne un indice élevé avec une dispersion faible, ce que les verres courants du début des années 70 n’atteignaient pas.
Plusieurs constructeurs utilisent le thorium dans leurs optiques haut de gamme à cette période : Canon, Pentax (sur le Super-Takumar 50mm f/1,4 par exemple), Minolta, Kodak. La pratique s’éteint au fil des années 70 et 80, quand les verres au lanthane, non radioactifs, atteignent des performances proches.
Attention à la nomenclature, parce que tous les 55mm f/1,2 FD ne se valent pas sur ce point. Le thorium est bien documenté sur le FD 55mm f/1,2 S.S.C. Aspherical (1975), mesures au compteur Geiger à l’appui. Pour le premier AL de 1971, les sources sont moins nettes : plusieurs références le donnent pour thorié, mais je n’ai pas trouvé de mesure publiée aussi solide. Et des exemplaires de fin de production semblent ne plus rien émettre de mesurable, signe que Canon a changé de verre en cours de route. Ma règle est simple : je considère tout 55mm f/1,2 asphérique FD comme thorié, faute de mesure sur l’exemplaire précis.
Thorium : ce que je fais, et ce que je ne fais pas
Ces objectifs contiennent du thorium, un élément faiblement radioactif. Je ne les vends pas et je ne les traite pas à l’atelier : ni traitement du jaunissement, ni révision, ni réparation.
Si vous en possédez un, ne le démontez pas et ne poncez ni ne polissez aucune lentille. Ne le gardez pas au contact de la peau (dans une poche, par exemple) et ne le stockez pas dans une pièce de vie. Ne le jetez pas non plus avec les ordures ménagères.
Pour vous en séparer, renseignez-vous auprès de l’Andra, l’agence publique qui prend en charge les objets radioactifs détenus par les particuliers. Elle vous dira si votre objectif entre dans son dispositif de collecte et comment procéder.
Le jaunissement : d’où il vient
Le thorium 232 a une demi-vie de 14 milliards d’années. Le rayonnement qu’émettent le thorium et ses produits de désintégration crée, au fil des décennies, des défauts dans le verre (des « centres colorés ») qui absorbent le bleu. Le résultat visible : la lentille concernée prend une teinte jaune ambré, plus ou moins prononcée selon les exemplaires.
Le jaunissement progresse en l’absence de lumière. Un objectif rangé pendant 30 ans dans un placard fermé peut développer une teinte jaune marquée. Un objectif utilisé régulièrement et exposé à la lumière du jour reste relativement neutre.
Ce jaunissement n’est pas figé : une forte exposition aux ultraviolets le fait reculer. Je ne donne pas de protocole ici, volontairement : ça suppose de manipuler longuement un objet radioactif, et je ne le fais pas moi-même à l’atelier.
Sur les photos : à quoi ça ressemble
Un FD 55mm f/1,2 AL jauni n’est pas inutilisable. Sur film couleur, le jaunissement agit comme un filtre orangé léger, qui réchauffe les tons et peut être agréable en portrait ou en lumière de fin de journée. En noir et blanc, il agit comme un léger filtre jaune et coûte un peu de lumière. En adaptation numérique (sur Sony E ou Fuji X), il peut être corrigé en post-production par un simple décalage de balance des blancs vers le bleu.
Certains photographes corrigent la dominante au scan, d’autres aiment ce rendu chaud. C’est une question de goût.
Pourquoi il reste si recherché
Le FD 55mm f/1,2 AL reste l’un des objectifs Canon FD les plus recherchés des collectionneurs :
- Son rôle historique de premier asphérique grand public
- Sa rareté relative (production limitée comparée aux 50mm f/1,4 standards)
- Son rendu unique à pleine ouverture (le bokeh « AL » reste reconnaissable)
- L’engouement actuel pour les optiques vintage rapides sur hybrides mirrorless
À noter : il n’existe pas de 55mm f/1,2 asphérique en monture New FD. Son successeur est le New FD 50mm f/1,2 L (1980), qui garde une lentille asphérique et passe à 50mm. Il n’apparaît pas dans les listes d’objectifs thoriés que j’ai consultées.
Cet article fait partie du Dossier Canon FD : système complet, boîtiers en stock, lexique des sigles et process atelier.
Pour aller plus loin
- Canon FL et Canon FD : l’histoire complète du système (1964-1990)
- Objectifs Canon FD : compatibilités, gamme nFD et conseils achat
- L’équivalent Minolta : MC Rokkor 58 f/1,2 et 85 f/1,7 au verre thorium
- L’équivalent Pentax : Super-Takumar et S-M-C Takumar 50mm f/1,4 au thorium
- Canon AE-1 Program : guide complet du reflex Canon FD le plus emblématique