Un ingénieur qui rêvait de dessiner des avions, une marque décidée à rattraper Nikon chez les professionnels, et un engagement rare : ne pas toucher à un appareil pendant dix ans. Histoire du Canon F-1, de sa révision de 1976, le F-1n, et du New F-1 qui en a gardé le nom.
Hiroshi Ito voulait dessiner des avions. En 1945, après la défaite, l’occupant américain ferme l’enseignement de l’aéronautique au Japon, et le jeune homme se rabat sur la physique. Il entre chez Canon en 1948 et devient opticien. Il dessine des objectifs, dont un 50 mm f/1,8 qui lui vaudra plus tard une décoration de l’État japonais.
Au milieu des années 1960, Canon lui confie un projet qu’il attend depuis longtemps : un reflex pour les professionnels, les reporters et les photographes de sport qui vivent de leurs images. Le président de l’entreprise, Takeshi Mitarai, en fait une affaire personnelle. Selon un livre allemand consacré au F-1 en 1977, il donne à l’équipe « des moyens pratiquement illimités ». Des boutiques japonaises spécialisées résument encore aujourd’hui l’état d’esprit de l’époque en deux mots : « abattre Nikon ».
Le Nikon F en ligne de mire
Le Nikon F, sorti en 1959, est alors l’appareil des photographes de presse. Pour le rattraper, il faudra plus de six ans entre les premières études, à l’automne 1964, et la sortie. Canon dira y avoir mis autant d’énergie que pour plus de dix appareils ordinaires.
Sous la direction d’Ito, l’équipe conçoit le F-1 comme un tout : un boîtier, et tout ce qui se branche autour. Il doit tenir au moins 100 000 photos et fonctionner de moins 30 à plus 60 °C, sous 90 % d’humidité. Les rideaux de l’obturateur, qui s’ouvrent pour laisser passer la lumière, sont en feuille de titane de 14 microns. Et un détail figure dans la brochure de 1971 : la pellicule s’enroule dans le même sens que sur sa bobine d’origine, pour que sa couche sensible ne craquelle pas par grand froid. C’est le genre de soin qu’on ne remarque qu’en hiver, sur un terrain de reportage.
Le jour de sa sortie, le F-1 arrive avec environ 180 accessoires, objectifs compris, tous dans une nouvelle monture, la FD. Présenté à la Photokina de Cologne, le grand salon mondial de la photo, à l’automne 1970, il est vendu au Japon en mars 1971, 78 000 yens sans objectif. Six mois plus tard, Nikon présente son F2.
Les utilisateurs lui trouvent vite un surnom, que Canon rapporte lui-même : le « char lourd ». Et la marque raconte qu’un vendeur, pour prouver sa solidité, est monté dessus, debout sur le boîtier.
Le saut sur la lune
En février 1972, quelques mois avant les Jeux de Munich, Canon sort une version spéciale pour la presse, le F-1 High Speed. Sur un reflex ordinaire, le miroir qui renvoie l’image vers le viseur se relève à chaque photo, et le viseur devient noir un instant. Celui du High Speed est fixe et semi-transparent : le photographe ne perd jamais son sujet de vue. Avec son moteur, nourri par vingt piles, il enchaîne neuf images par seconde, le plus rapide de son époque selon Canon. Une pellicule de 36 vues part en quatre secondes. Le prix suit : 300 000 yens, près de quatre fois celui du F-1.
À Munich, le gymnaste japonais Mitsuo Tsukahara présente à la barre fixe une figure jamais vue aux Jeux, un double salto vrillé, et remporte l’or. La figure n’a pas encore de nom. D’après Tsukahara, l’entraîneur japonais réunit les journalistes pour en trouver un, et quelqu’un pense à un astronaute qui flotte sur la lune. Ce sera le « saut sur la lune ». Sur le site japonais de son musée, Canon montre aujourd’hui la séquence, prise avec un F-1 : voir les photos du saut sur la lune sur le site du musée Canon.
Le F-1 devient ensuite l’appareil officiel des Jeux de Montréal, en 1976, puis de Lake Placid, en 1980. L’été de Montréal, Canon sort aussi ses premiers téléobjectifs blancs, des 600 et 800 mm peints pour renvoyer la chaleur du soleil.
Les séries olympiques du F-1 se recherchent aujourd’hui, et attirent les faussaires : des capots gravés « Montréal » auraient été remontés sur des F-1 ordinaires. Si on vous en propose un, vérifiez que le numéro de série et la date de fabrication collent avec 1976.
Dix ans sans y toucher
À la sortie du F-1, Canon s’engage publiquement : ses caractéristiques de base ne changeront pas pendant dix ans. Pour un professionnel qui achète un boîtier, des objectifs et des accessoires, c’est l’assurance que son matériel ne sera pas dépassé l’année suivante.
Le modèle de série ne connaît qu’une révision, en septembre 1976, que les collectionneurs appellent F-1n. Canon y regroupe treize améliorations de détail. Le levier d’armement, celui qu’on tire avant chaque photo, devient plus court et reçoit un embout en plastique. L’appareil accepte des pellicules plus sensibles, jusqu’à 3200 ISO, et la prise du flash se verrouille. L’essentiel, lui, ne bouge pas.
Sur l’établi
Pour la petite histoire, je viens du monde Nikon. Le Nikon F, je le comprends presque à l’aveugle : il y a très peu de pièces dedans. Alors la première fois que j’ai ouvert un F-1, ce qui m’a frappé, c’est la quantité de pièces. Il est difficile à séparer, et on voit des systèmes de sécurité partout. En séparant la cage reflex, j’ai même cassé l’aiguille qui indique l’ouverture. Je n’en ai pas ouvert beaucoup, mais pour moi c’est un boîtier sur-conçu, presque trop. Le « char lourd » porte bien son surnom : il est construit pour tout encaisser, y compris le réparateur.
Cette année, j’ai eu deux F-1 entre les mains : un F-1 et un F-1n. Le code de date gravé par Canon le confirme, le premier est sorti d’usine en décembre 1973, le second en juillet 1978. Et sur le F-1n, en ouvrant le dos, j’ai trouvé ce que les collectionneurs décrivent pour les derniers F-1 : deux galets presseurs, ces petites roulettes qui plaquent la pellicule, là où le modèle de 1973 n’en a qu’un.
Il ne s’appellera pas F-2
À la fin des années 1970, les reflex deviennent électroniques, et il faut un successeur. Canon recueille dix ans de remarques de photographes professionnels pour le concevoir. Le nouvel appareil aurait pu s’appeler F-2. Canon le baptise New F-1 : il reste un F-1. Et il n’arrive qu’en 1981, une fois la promesse de 1971 tenue jusqu’au bout, souligne aujourd’hui Canon. Il garde même les commandes principales à la même place, pour qu’un ancien utilisateur s’y retrouve sans réfléchir, et la monture FD ne change pas.
Dévoilé en septembre 1981, le New F-1 peut régler l’exposition tout seul, à condition de lui ajouter le viseur ou le moteur adaptés. Son obturateur mêle électronique et mécanique, pour continuer à déclencher sans pile à certaines vitesses. Canon le désigne appareil 35 mm officiel des Jeux de Los Angeles, en 1984, et en tire une version pour la presse qui monte à quatorze images par seconde.
Canon avait promis de ne pas toucher au F-1 pendant dix ans. Il a attendu dix ans pour construire le suivant. Et il l’a encore appelé F-1.
Ce qui reste
Cinquante-cinq ans après sa sortie, le F-1 déclenche encore sur les établis. Hiroshi Ito n’a jamais construit d’avion. Il a dirigé la construction d’un char lourd.
Le Canon F-1, à l’atelier
L’obturateur du F-1 est mécanique : la pile ne sert qu’à la cellule, le petit capteur qui mesure la lumière. Chaque F-1 vendu à l’atelier est révisé avant de partir, vitesses recalibrées et mesure de la lumière contrôlée, et garanti 6 mois.
Le F-1 de 1973 et le F-1n de 1978 sont en préparation. Si vous en cherchez un, je vous préviens dès qu’ils sont prêts.
Me prévenir sur WhatsAppL’histoire de la monture et des objectifs est dans le dossier Canon FD.
Sources
- Canon Camera Museum, histoire 1970-1975 (développement du F-1, Jeux olympiques) : global.canon
- Canon Camera Museum, histoire 1976-1986 (promesse des dix ans, New F-1) : global.canon
- Canon Camera Museum, fiches F-1, F-1 (dernier modèle) et OD F-1, F-1 High Speed : film78, film95, film82
- Canon Camera Museum, fiche New F-1 (le nom et la promesse) : global.canon (japonais)
- Canon, histoire de l’entreprise (Takeshi Mitarai) : global.canon
- Hiroshi Ito, d’après Iwao Ogura, « L’appareil photo et la guerre » : Wikipédia (japonais)
- Mitsuo Tsukahara et le « saut sur la lune » : Yomiuri Shimbun
- Canon, premiers téléobjectifs blancs (1976) : global.canon
- Günter Richter, Canon F-1, Heering-Verlag, 1977, cité par olypedia.de
- Brochure Canon « Introduction au Canon F-1 » (1971), reproduite par fou-du-canon-f-1.net : PDF
- Nikon, Camera Chronicle, « Debut of Nikon F2 » : imaging.nikon.com
- Codes de date Canon : Bob Atkins, Vintage Camera Digest
