Pris sous le feu dans une rizière du Cambodge, en 1970, le photographe de guerre britannique Don McCullin s’en sort vivant. Une balle d’AK-47 s’est arrêtée dans son Nikon F. Voici l’histoire de l’homme et de ce boîtier, un modèle qui passe encore sur notre établi.
En 1970, la guerre du Vietnam a débordé sur le Cambodge voisin. Don McCullin, photographe pour le Sunday Times Magazine, suit une dizaine de soldats cambodgiens près de Prey Veng, au sud-est de Phnom Penh. Il n’a ni casque ni gilet pare-balles.
Ils traversent une rizière quand un tireur embusqué ouvre le feu. Le premier touché est un jeune garçon qui porte un drapeau. Puis les soldats tombent les uns après les autres. McCullin se jette dans l’eau et la vase, et traîne ses appareils le long du bord pour les garder au sec. Dès qu’il peut, il se relève et court en zigzag jusqu’à être hors de portée.
C’est seulement à l’abri, couvert de boue, qu’il vérifie son matériel. Il le racontera en 2016 au magazine Hotshoe :
« Je n’ai pas vu la balle toucher mon appareil. […] Quand je me suis enfin retrouvé hors de portée, je me suis dit qu’il fallait vérifier mes appareils. Et là, bam : il y avait un trou de balle dans mon Nikon. »
Don McCullin, entretien avec Aaron Schuman, Hotshoe, 2016
D’après l’Imperial War Museum, qui a exposé le boîtier, c’était une balle d’AK-47 tirée par les Khmers rouges, et elle « visait sa tête ».
Entre la balle et Don McCullin, il y avait un Nikon F, le deuxième boîtier sur lequel j’ai appris la réparation.
Quelques jours plus tard, dans un autre combat aux abords de Phnom Penh, il est gravement blessé par des éclats de mortier. Il survit. Le Nikon troué, il l’a gardé. On peut le voir, percé, sur la notice de l’Imperial War Museum ; il a été exposé au Barbican de Londres en 1997, près de Manchester en 2010, puis à la Tate Britain en 2019.
Qui est Don McCullin
McCullin naît à Londres en 1935 et grandit à Finsbury Park, alors réputé le pire quartier du nord de la ville. Son père meurt quand il a 14 ans, il quitte l’école à 15. « Ça m’a donné, pour la vie, une proximité avec les peuples persécutés », dira-t-il. Pendant son service militaire, il s’achète un Rolleicord à Nairobi, pour 30 livres. En 1959, The Observer publie sa photo d’une bande de son quartier posant dans un immeuble bombardé.
La suite va vite. En 1964, ses images de la guerre civile à Chypre lui valent le World Press Photo de l’année. Le Sunday Times Magazine l’envoie ensuite au Vietnam, au Biafra, en Irlande du Nord. À Hué, en 1968, il photographie un Marine américain prostré, le regard vide, « une sorte de protestation silencieuse contre l’inutilité de la guerre ».
« On ne sauve pas une vie avec un Nikon »
McCullin n’a jamais fait de son appareil un talisman. « Je ne dors pas bien la nuit, croyez-moi », confie-t-il en 2026. Il avait la trentaine, il voulait se faire un nom, et il dit aujourd’hui qu’il « s’immisçait dans la souffrance des autres », que c’était mal de sa part. Il n’avait ni matériel ni formation pour soigner qui que ce soit, seulement un déclencheur sur lequel appuyer. Et il a cette phrase :
« On ne sauve pas une vie avec un Nikon. »
Don McCullin, entretien avec AnOther Magazine, octobre 2026
Ce qui reste
Un jour de 1970, un boîtier en métal s’est trouvé entre une balle et Don McCullin. Il a continué à photographier la guerre pendant encore quatorze ans pour le Sunday Times Magazine. Ses images n’ont sauvé personne, il le dit lui-même. Mais sans ce Nikon F, on n’aurait jamais vu celles qui ont suivi.
Les Nikon F qui arrivent aujourd’hui sur notre établi n’ont pas tous une histoire pareille. Ils sont construits de la même façon, pour encaisser et pour durer. Nous les remettons en état pour qu’ils repartent servir, entre les mains de quelqu’un qui a envie de photographier.
Le Nikon F, à l’atelier
Ses rideaux d’obturateur sont en feuille de titane de deux centièmes de millimètre. Nikon les a mis au point à la fin des années 1950 pour qu’un rayon de soleil concentré par l’objectif ne puisse pas les percer, et le F est le premier boîtier à les avoir reçus. L’obturateur est mécanique et déclenche sans pile. Soixante ans plus tard, beaucoup fonctionnent encore. À l’atelier, nous recalibrons leurs vitesses avant qu’ils repartent, garantis 6 mois.
Son histoire, ses viseurs et les exemplaires révisés sont sur la page le Nikon F, reflex des photoreporters.
Sources
- Tate Britain, communiqué de l’exposition Don McCullin, 5 février au 6 mai 2019 : tate.org.uk
- Imperial War Museum, légende de l’objet, exposition « Shaped by War », IWM North, 2010, reprise par Luminous-Lint : luminous-lint.com
- Aaron Schuman, « Don McCullin : the extended interview », Hotshoe, printemps-été 2016 : aaronschuman.com
- Roderick Conway Morris, International Herald Tribune, 30 octobre 1997 : roderickconwaymorris.com
- Tate, « Don McCullin on Shell-shocked US Marine, The Battle of Hue » : tate.org.uk
- « Don McCullin: You Can’t Save a Life with a Nikon Camera », AnOther Magazine, 2026 : anothermag.com
- Nikon, « History of the Nikon cameras and shutter mechanisms » (rideaux en titane) : imaging.nikon.com
- Biographie de Don McCullin : Wikipédia (en)
- Nikon, Camera Chronicle, « Debut of Nikon F » et « Debut of Nikon F2 » : imaging.nikon.com
- Portrait de 1964 : Jack de Nijs (Anefo), Nationaal Archief, CC0, via Wikimedia Commons
